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La Trilogie de la Villégiature, de Goldoni

Ah, les vacances ! L’air pur de la campagne, l’indolence des parties de carte improvisées, les siestes à rallonge, les cœurs qui se révèlent...


S’il y a bien une chose qui unit les bourgeois désargentés de La Trilogie de la Villégiature, c’est leur empressement à quitter la ville, à partir enfin... Le tableau frénétique de leurs préparatifs constitue le premier épisode de cette trilogie, tandis que les vacances seront le second, et le retour, le dernier. Cette pièce qui fut jouée au XVIIIème siècle sous la forme de feuilletons est mise en scène par Jean-Louis Benoît en une seule grande comédie, La Trilogie de la Villégiature.

Dans Les Manies, on est au bord de la farce et de la Commedia dell’arte tant les quiproquos se multiplient et le rythme s’emballe. Les Aventures de la Villégiature sont le temps des complications sentimentales et financières, de la maturation des conflits. Ce qui semblait acquis se dissout, tant et si bien que lorsqu’on arrive au Retour de la Villégiature, la mélancolie s’infiltre, et sous le poids des convenances sociales, l’amour s’incline face à la raison. La farce burlesque se fait désenchantée, tragi-comique, l’histoire d’amour est manquée.

S’il est un domaine dans lequel Goldoni excelle, c’est la description des petites lâchetés quotidiennes, des mesquineries ordinaires dont font preuve ses personnages. Le voilà sociologue autant que peintre de mœurs, l’allégresse comique ne l’empêchant pas de se montrer acerbe et caustique. Le départ à la campagne pour ses deux héroïnes principales devient un concours de coquetteries, de multiplication des dépenses. Le mariage est plus analysé sous le feu des contraintes notariales et matérielles que sous celui de l’amour.

(JPEG)En ce sens, c’est moins le caractère propre d’un personnage qui intéresse l’auteur, que son interaction avec les autres, son conditionnement par la vie en société. Déchirée entre son amour et son devoir, Giacinta, le personnage central de la pièce, choisit à la fin l’exil pour Gênes avec l’homme qu’elle épouse, qui n’est pas celui qu’elle aime. Pour une fois le triomphe de l’amour n’aura pas lieu, il est sacrifié au profit des considérations sociales et financières.

De cette comédie à la morale triste, Jean-Louis Benoît a su faire ressortir les traits les plus saillants, notamment par une direction d’acteurs enlevée et efficace. Soyons injustes, signalons tout particulièrement la lumineuse Ninon Brétécher qui campe une Giacanta versatile, torturée entre l’honneur et les sentiments. Les seconds rôles sont irrésistibles, notamment le couple Paolo-Brigida (sous les traits de laquelle on aura reconnu l’inénarrable "Mme Groseille" de La Vie est un long fleuve tranquille), ainsi que Jean-Claude Bolle-Reddat, qui compose un savoureux pique-assiette. Les autres comédiens sont un peu inégaux, ayant du mal à sortir des caricatures imposées par leurs personnages.

Tout en restant fidèle à un gentil académisme, Jean-Louis Benoît a su créer un décor mobile, démontable et versatile à l’image de ses personnages. Sa plus belle invention est peut-être celle de faire de ses techniciens des acteurs à part entière du spectacle, puisqu’ils chorégraphient et mettent en espace habilement le départ et le retour des vacanciers. A la fin, la légèreté s’émousse, les choses s’attristent, la scène se réduit à un simple cadre dans lequel les personnages se retrouvent entassés, tout comme ils sont étriqués par le poids des conventions. Et si la vraie question était finalement là ? Ce théâtre choral, polyphonique nous invite à nous questionner sur les conditions de l’harmonie en société.

A voir les comédiens et les techniciens (pour une fois invités à venir saluer sur scène...) effectuer un superbe travail commun, on ne conçoit pas de plus belle réponse que le théâtre pour renouer avec le sens de la collectivité.

par Morgane Le Gallic
Article mis en ligne le 29 octobre 2005 (réédition)
Publication originale 18 janvier 2003

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