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Incassable

Incassable. Voilà un titre qui convient parfaitement à la troisième réalisation de M. Night Shyamalan, qui après l’envoutant Sixième sens, nous est revenu en 2000 avec le premier film de super héros réaliste. Ou l’art et la manière de prendre le contrepied total de l’attente des spectateurs...


En effet, Incassable est un film qui a dérouté nombre de spectateurs lors de sa sortie en salles, par son caractère anti-spectaculaire et son rythme relativement lent. Cela eut d’ailleurs pour conséquence des recettes relativement faibles au niveau du box-office international, eut égard des résultats enregistrés par Sixième sens en 1999. Pourtant, que l’on ne s’ y trompe pas : Incassable est un film bien plus maitrisé que son prédécesseur, poussant encore plus loin le dispositif mis en place par celui-ci auparavant. Explication :

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Tout d’abord, une chose ressort irrémédiablement lors de la première vision d’ Incassable : le cinéma de Shyamalan a beaucoup gagné en maturité. Il suffit de jeter un coup d’ oeil à la fin du film pour s’ en convaincre : là où sixième sens misait une grande partie de sa réussite sur son twist final (ce qui fut d’ailleurs la principale raison de son succès phénoménal dans le monde), diminuant au passage l’intérêt du film lors de revisions futures, Incassable lui prend le pari de réutiliser le même genre de fin, mais cette fois ci en l’intégrant comme une composante parmi d’ autres du récit, et non comme l’ élément central du scénario. Cette pirouette finale qui a pour but d’ expliquer les motivations du personnage d’ Elijah Price (Samuel L. Jackson),n’en est finalement presque pas une, faisant ainsi beaucoup moins tendre le récit vers le thriller que ne l’ a fait Sixième sens. Toujours en ce qui concerne le scénario, on peut dire sans se tromper que celui-ci est bien plus cohérent et développé que celui de S.S.(Sixième sens). Le spectateur y est d’ ailleurs manipulé de manière bien plus subtile et bien moins sournoise. Rendons hommage à Shyamalan sur ce point-là, quand on connait le niveau des scripts de la grande majorité des films hollywoodiens sortis ces dernières années. Enfin, pour en revenir au scénario , il semble important de souligner à quel point l’ auteur/réalisateur a respecté l’univers du comic book : le film est d’ ailleurs bourré de détails qui ne font que renforcer cette impression :les initiales du héros, David Dunn (qui évoquent celles de Bruce Banner dans Hulk, ou celles de Peter Parker dans Spider-man), le jeu d’association des couleurs (la couleur bleue-verte de Dunn s’oppose/se raproche du bleu de Price, traduisant un rapport à la fois de proximité et de distance ; de même, ces 2 couleurs bleutées s’ opposent aux tons orangés du bourreau que l’ on aperçoit dans le film). Citons également le fait que Dunn, comme tout super héros, a des sens surdéveloppés et a un point faible (spoiler : l’eau), que Price et Dunn, comme dans beaucoup de comics, sont amis dans la vie civile, et ennemis au royaume des "créatures". Ceci permet de comprendre à quel point le travail effectué par Shyamalan à ce niveau-là est remarquable.

Ce qui est d’autant plus remarquable est le fait qu’il a parfaitement réussi à intégrer l’univers des comics à ses thématiques récurrentes : la confrontation du naturel et du surnaturel, la perte de la foi, la crise de la cellule familliale, ainsi que la "renaissance" spirituelle.

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Ces obsessions, que l’on retrouvent également dans Sixième sens et dans Signes, témoignent déjà chez cet auteur d’un véritable univers personnel, qu’il a parfaitement réussi à intégrer dans Incassble. A ce titre, on pourrait le qualifier comme l’ un des derniers cinéastes classiques, dans le sens où il arrive à faire transparaître ses obsessions dans des films de studios (même s’il est vrai qu’ il écrit ses scénarios lui-même)

Cinéaste classique dans le fond, Shyamalan l’est également dans la forme : à ce titre, il apparaît un peu comme un "cinéaste de la résistance". En effet, il se situe totalement à contre courant du cinéma hollywoodien des dernières années, dans son refus de l’ esbrouffe visuelle et du montage "cut".Incassable est ainsi principalement composé de plans-séquences et de mouvements de caméras lents et hypnotiques. Son style ascétique, minimaliste, épuré, fait également ressortir chez cet auteur une de ses principales forces :son sens du découpage technique. Celui-ci est très recherché et pensé dans Incassable. Sa science de la composition du plan est également en tout point remarquable(voir notament ce plan où David Dunne se réveille à l’hopital, et où la compositon du premier plan/second plan du cadre se complète à merveille ). La qualité du découpage et du cadrage renforce ainsi l’atmosphère étrange et hypnotique du film.

La BO de James newton Howard est quant à elle assez peu présente dans Incassable : elle est pourtant magnifique, venant renforcer des moments clés de l’ histoire. La très grande discrétion de celle-ci nous permet de profiter au maximum des moments de silence du film, qui lui impriment une vraie "respiration", une vraie tonalité : à ce titre, la scène presque muette entre David Dunn et son fils, dans la cuisine, quand celui-ci apprend ce qu’a fait son père la veille, est bouleversante de retenue et de non dit.

L’essentiel est dit : avec ce film, Shyamalan a réalisé un chef d’oeuvre d’émotion. Et combien de réalisateurs peuvent se targuer d’avoir réalisé à l’âge de 30 ans une oeuvre si mature et si réfléchie ? Applaudissons des 2 mains.

par Alexis Robache
Article mis en ligne le 19 mars 2004 (réédition)
Publication originale 15 mars 2004

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