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Le dernier tango n’a pas eu lieu

Décédé le 1er juillet dernier, l’immense acteur américain Marlon Brando a fait couler les larmes, après avoir fait couler l’encre, et monopolise les unes des médias. Conscience subite d’un rendez-vous manqué ? Après avoir été décrié, moqué, puis oublié, voici une sacrée réhabilitation.


Ainsi Marlon Brando est mort. Il est peu de dire qu’on ne s’y attendait pas. Non parce qu’il était encore dans la fleur de l’âge (80 ans tout rond), mais parce qu’il avait déserté notre imaginaire depuis des lustres. Reclus sur les hauteurs de Los Angeles, il toisait de sa forte corpulence les misérables qui n’avaient voulu faire de lui qu’une célébrité parmi d’autres. Sa vie leur a donné tort. Une vie trépidante, hésitante, gâchée (diront certains), dont émergent une poignée de grands rôles dans quelques grands films, mais aussi quelques nanars, des mariages malheureux et une tragédie familiale dont il est ressorti brisé, conspué et ruiné. Que nous reste-t-il, au fond, de Marlon Brando ? Une mythologie. Et c’est un bonus pour lequel certains paieraient de leur vie.

Car voilà une définition possible du mythe cinématographique. Monstre sacré ou vieille baderne, Brando a pris à bras-le-corps les idées toutes faites qu’on pouvait se faire de lui, et s’est littéralement torché avec. On a vu plus génial acteur que Brando. On a vu plus bosseur aussi. Mais combien d’acteurs ont été autant cités, autant parodiés (y compris par eux-mêmes), autant collés sur un piédestal que lui — même si celui-ci n’avait rien demandé ? Combien ont à ce point imprimé la pellicule de leurs grimaces, de leurs humeurs et, surtout, de leur profil ? Brando ne construisait pas une œuvre. C’est l’impression de repartir, chaque fois, à zéro qui a préservé son talent.

A en juger par les couvertures des magazines cette semaine, il existe plusieurs versions de Marlon Brando. Beau gosse rustre et violent chez Kazan, poseur paternaliste chez Coppola, paumé tourmenté chez Bertolucci, gros lard névrosé à la fin d’une vie dont il fut parfois le metteur en scène involontaire... Chacun a tendance à ne retenir de l’acteur qu’une seule image. Or Marlon Brando contient toutes ces images. Marlon Brando, c’est le lieu de croisement de l’aristo et du prolo, de la superproduction vulgaire et de la pose arty, de la Méthode et du n’importe-quoi. C’est lorsque ce lieu est le plus peuplé que l’acteur est véritablement "habité". Certains acteurs habitent le cinéma. Mais le cinéma habitait Marlon Brando.

par Guilhem Cottet
Article mis en ligne le 13 juillet 2004

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