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Ca le désordre, de Michel et Odile Massé

Ode au métadrame !

Ca ne ressemble à rien. En tout cas à rien de connu. Rien d’identifiable. Ca s’agite, ça vit, ça déambule, ça entre et ça sort. Ca n’est pas réglé et pourtant ça répond à des indications. Ca parle comme ça, sans demander la parole. Ca la prend, ça la tord, ça l’épuise. Ca ne commence ni ne finit. Ca n’a pas de milieu. Ca s’appelle Ca le désordre et ça porte bien son nom. Pout tout dire, ça est un beau bordel. Ca est un très beau bordel.


Il est communément admis que la (post)modernité dramatique est ce moment de la mise en crise d’une certaine forme dramatique considérée comme canon. Aussi apparaît-il aujourd’hui difficile de mettre sur scène autre chose qu’une intention qui interroge le théâtre, dans une forme comme dans un contenu déconstruits, essorés, incessamment manipulés. Encore faut-il le faire avec intelligence afin que de toute cette agitation naisse quelque chose à laquelle il soit possible d’attribuer du sens. De ce geste consistant dans le refus du drame doit naître un drame réinventé, revivifié. La compagnie 4 litres 12 aime à se définir comme le "fruit des amours incestueux de Kantor et des Marx Brothers", et c’est vrai que les voir là sur le plancher des vaches érigé en plateau, dans cette étrange proposition hybride, s’apparente bien à un événement théâtral rare.

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Michel Massé

Récapitulons l’inénarrable. Un plateau nu devant lequel trône une petite table, à hauteur du premier rang des spectateurs. Sur la table : un combilight de régie, quelques interrupteurs commandant d’hypothétiques machines à fumée, une lampe, des feuilles éparses griffonnées. Et puis c’est tout. C’est nu et ça le reste quelques instants. Entre un homme (Michel Massé) qui vient prendre place à la table, cheveux dressés sur le crâne comme des oreilles de lapin, petits chaussons roses pour ses petits petons - silhouette étrangement proche d’un personnage de Duracell qui dure bien plus longtemps (et de l’énergie, il aura à en revendre). Apparemment, c’est le metteur en scène. Entendons-nous : c’est un personnage de metteur en scène. Quelques mots égrenés vers la salle attestent que nous allons assister à une répétition, de celles qui précèdent la première. L’homme bredouille, s’adresse à la régie lumière là-bas derrière le public, campe longuement sur cette hésitation qui le fige entre la scène et la salle. Il demeure là, égaré sur le point de jonction qui assemble deux espaces et justifie leur réunion. Car dans une certaine mesure, il n’a pas tout à fait l’air de savoir ce qu’il doit faire. Incertain et déjà fatigué, il campe sur la frontière. Et finalement décide d’enclencher la fiction en interpellant les comédiens postés derrière le rideau. A la volée, les deux pans fond scène s’écartent, découvrant quatre corps dénudés (Odile Massé, Mawen Noury, Aline Stinus, Cédric Weber), figés dans un sourire de music-hall. Ca y est, c’est déjà le désordre : parce qu’évidemment les comédiens, dont la vocation est de lier les éléments qui forment la trame de la pièce et de lui apporter sa vraisemblance, débutent en oubliant leur costume, accessoire inhérent à la caractérisation de leurs personnages !

Mais cette erreur, et sa rectification immédiate par le metteur en scène, ne constituent que le préambule d’un enchaînement de ratages, d’égarements, de perditions suivies sans cesse d’une tentative de correction. Plus d’une heure durant, le personnage de Michel Massé se heurte aux résistances de ces comédiens provisoires qui fuient sous la prise. La scène devient un lieu à organiser afin que puisse se dérouler correctement le dispositif de la pièce. Mais ce n’est pas si simple et tout échoue à se régler. Car il ne suffit pas d’attribuer à chaque comédien-personnage une lettre pour mieux les diriger, de leur donner un ordre d’entrée pour mieux les disposer, de leur montrer des repères figurés par des marques pour mieux les agencer : toujours quelque chose échappe et retourne au désordre. La confusion qui règne sur le plateau tient surtout de l’indistinction entre acteur et personnage. Car l’acteur "cite" parfois le personnage qu’il est censé incarner, n’hésitant pas à souligner ses contradictions. Aussi la discontinuité de la forme dramatique ne se réduit-elle pas à la discontinuité de l’action ; elle est également engendrée par cette réflexivité d’un théâtre qui instaure des espaces pour le commentaire. Le "geste" à l’origine de cette proposition s’accompagne d’une fable exhibant ses sutures, de la désignation du théâtre comme théâtre. Il présente à la fois le décor et son envers, comme une sorte de livre ouvert au monde et au public.

C’est là le joli défardement du théâtre, c’est là que commence la joyeuse valse de la vie cognant, trébuchant, se relevant, disparaissant dans un trou. La vie orchestrée par le chaos mais qui cherche malgré tout un sens, une direction, une destination vers laquelle bien se conduire, une histoire à mener à son terme. C’est peut-être là la recherche esthétique proche de l’acception truffaldienne qui prônait la "rectification par la vie" comme essence du cinéma. C’est là la mise en question de l’agencement, de l’attribution des rôles, de l’enrayement de la pièce-machine dès lors que ses rouages s’émancipent de l’annonante consécution des répliques réglées au préalable. C’est là l’échappée belle qui ressemble clairement à du désordre. Mais au travers des fumées qui entravent les vues de l’esprit, au-delà des chemins balisés que forment les repères sur lesquels il convient de s’arrimer, envers et contre les obstacles qui obstruent les trajectoires, naît cette étrange beauté d’une humanité qui cherche, qui essaie, qui rate mais qui persiste confusément dans le labyrinthe de la scène, et finalement s’inscrit comme miroir, comme reflet de cette salle en attente qui se mire un moment, le temps de la représentation.


Un spectacle de 4 litres 12. Mise en scène : Michel et Odile Massé.

Théâtre du Rond-Point 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris.

par Florent Meyer
Article mis en ligne le 26 mai 2005

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