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Mnemonic

Le théâtre de Complicité termine à Bobigny la tournée de leur dernier spectacle. Une variation autour du thème de la mémoire, autant individuelle que collective. Il signe ici un spectacle drôle, original et percutant, un spectacle-recherche, avec le souci permanent d’avancer avec les spectateurs, qui mène à une réflexion sur l’homme en tant que produit de mémoire.


Les mnemonics sont ces petits objets qui enclenchent le mécanisme du souvenir, et font resurgir le passé dans le conscient : une phrase, un nœud à son mouchoir, une madeleine... La troupe du théâtre de Complicité, sous la direction de Simon MacBurney, a conçu un spectacle qui s’interroge sur la place, le rôle et le fonctionnement de la mémoire.

Intégrer le spectateur à la réflexion

Le spectacle s’ouvre sur une allocution de MacBurney au public. Avec humour, il explique pourquoi la compagnie s’est intéressée au thème de la mémoire et présente les dernières hypothèses scientifiques sur son fonctionnement. Puis, par un procédé surprenant et original (que je ne peux révéler ici sans déflorer la surprise), MacBurney fait appel à la mémoire personnelle des spectateurs, et l’implique ainsi émotionnellement dans le spectacle, mais plus intéressant encore, il l’implique intellectuellement. Il explique les motivations et la démarche du spectacle, les concepts et les idées qui seront utiles à sa compréhension. Sans que l’on s’en rende compte, le discours introductif prend son sens et son importance à mesure que le spectacle se déroule devant nous.

Chacun cherche son passé

Subrepticement, le spectacle commence. Virgile (joué par MacBurney himself), seul dans sa chambre, ne dort pas. Il est torturé par la disparition sans explications, sauf un message évasif sur le répondeur, de sa femme Alice neuf mois plus tôt. Des bribes de souvenirs viennent le hanter. Se succèdent alors des scènes sans liens apparents qui prendront leur sens au cour de la lente découverte de la fuite d’Alice. Une autre histoire vient s’imbriquer dans cette première, celle de la découverte en 1991 de l’homme des glaces, un homme préhistorique prisonnier dans un glacier à la frontière italo-autrichienne. L’organisation du spectacle rappelle une conscience se remémorant, on a l’impression d’être plongé dans un stream of consciousness. Les scènes s’enchaînent en dehors de toute chronologie. Elles sont imbriquées les unes dans les autres, souvent sur le mode de la libre association, un élément qui surgit dans l’une, qu’il s’agisse d’une idée, d’un lieu, d’un objet ou d’une phrase, déclenche celle qui suit.

Des mémoires à la mémoire

On assiste à une lente escalade de la mémoire-phénomène biologique, à ce concept très abstrait de mémoire de l’humanité. En chemin, la troupe s’attarde à toutes les formes qu’elle peut prendre : obsessionnelle, partielle, fictive, absente, personnelle, nationale ou communautaire... En filigrane, apparaît le constat que l’homme est autant produit que créateur de la mémoire. La figure de l’homme des glaces cristallise les différents visages de la mémoire. Le rapprochement ente le travail des archéologues et la quête d’Alice se fait naturellement. L’homme des glaces est un objet de la mémoire de Virgile, mais aussi de l’humanité, témoignage de notre passé commun, il est enjeu de mémoire entre l’Italie et l’Autriche, mais il est aussi le produit de sa propre mémoire. Quelle était sa vie ? Que faisait-il à une telle altitude ? Chaque scientifique y va de sa propre hypothèse, la frontière entre mémoire et imagination se brouille. Ne s’agirait - il pas d’ailleurs, comme l’a fait remarquer MacBurney dans son prologue, de deux phénomènes identiques.

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Violence, épopée et migration

Surtout : que signifie la flèche logée dans l’épaule de l’homme de glace ? Cette question fait pénétrer la violence dans le champ de la mémoire. "Nous ne nous souvenons que des évènements violents", nous a-t-on rappelé plus tôt. Le processus de mémorisation ne s’enclenche qu’avec un choc. Ce sont les évènements violents qui articulent les mémoires et façonnent les hommes. Dans l’épopée du souvenir, les péripéties sont violentes. C’est bel et bien d’une épopée qu’il s’agit : quête de son passé, quête de soi, quête de son identité (le personnage principal porte le nom de l’auteur de l’Enéide !). Et ce voyage n’est pas qu’intérieur : la mémoire est indissociable des migrations. Parce que celles-ci sont créatrices de mémoire, et parce qu’en exil la mémoire est souvent le seul lien avec la terre natale. Alice soulève ces questions lors de son errance, au gré de rencontres avec la mémoire de la diaspora juive (qui pose la question de la place de la Shoah dans la mémoire de l’humanité mais aussi dans la définition de l’homme) et turque.

Théâtre - expérience

Sous le regard de Virgile et de Joyce, le théâtre de Complicité nous livre un spectacle inventif et superbe. La mise en scène sobre mais sophistiquée mêle photos et films au jeu des comédiens, soulève la question des liens, entre les gens et entre les évènements, mais surtout se place au service d’une recherche qui refuse tout dogmatisme. Sans imposer de réponse, avec nous, MacBurney fouille nos mémoires. La question se fait de plus en plus précise : ces mémoires qui nous individualisent, ne seraient-elles pas au contraire unificatrices ? Le spectacle se clôt sur une allusion au corps nu. Certes, il nous individualise : chacun le sien, chacun unique, mais la vision d’un corps nu ne peut que nous rappeler le concept de corps humain, propre dans sa diversité à toute l’humanité. C’est la question que pose indirectement le spectacle. Les mémoires par leurs existences diverses nous différencient et nous divisent, mais LA mémoire, en son essence, qui nous est commune, ne nous rassemblerait-elle pas tous, de manière égale et identique, dans l’humanité ? Une humanité dont la mémoire serait une caractéristique essentielle ? Composée d’hommes et de femmes qui sont tous des produits et des producteurs de mémoires ?

par Nathanaël Marandin
Article mis en ligne le 2 septembre 2005 (réédition)
Publication originale 18 décembre 2002

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