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Kedma, d’Amos Gitaï

Présenté en compétition officiel à Cannes cette année, le nouveau film d’Amos Gitaï, Kedma est une grande réussite qui confirme le statut du cinéaste comme chef de file du cinéma israelien. Il y fait ici un retour sur la création de l’Etat d’Israël en 1948, un évenement fondateur dont les conséquences se font toujours pleinement ressentir plus de cinquante ans plus tard.


Une naissance est généralement un événement heureux. Il faut croire qu’il n’en est pas pour les pays comme pour les bébés. C’est en tout cas le constat douloureux que nous propose Amos Gitaï dans son nouveau film Kedma. L’histoire débute en 1948. Enfin, c’est ce qu’on peut déduire de la situation générale qui nous est révélée très progressivement dans le récit. On y trouve encore des soldats britanniques et les conflits entre arabes et israéliens ont à peine débuté. Le film suit l’arrivée d’un petit groupe de rescapés de la Shoah sur la future terre d’Israël depuis le Kedma, un vieux cargo, jusqu’aux premiers camps armés de l’armée secrète juive. L’oeuvre est divisée en deux partie. La première nous permet de nous familiariser avec l’histoire et les personnalités de ce petit groupe. La seconde est consacrée à leur entrée en guerre avec les Arabes. Kedma reprend toutes les problématiques du peuple israélien apparues depuis la Shoah. Cette dernière est présentée comme l’évenement fondateur d’une nouvelle identité juive et d’une nouvelle histoire pour ce peuple. Ce dernier terme pourrait même sembler excessif tant les parcours de chacun sont différents. Certains viennent de Russie, d’autres d’Europe de L’Est. Ils ne parlent pas tous la même langue, n’ont pas tous le même type de physique. La seule chose qu’ils partagent, c’est une même destinée.

Ils ont tous connus l’horreur, la guerre, le rejet, l’exil. Ils ont vu leurs proches mourir dans l’indifférence générale. Leur humanité a été niée, leur a été retirée. Ils n’ont pourtant jamais cesser de lutter, de s’enfuir pour se retrouver dans l’après guerre, survivants d’un peuple qui n’existe presque plus. Cette horreur, ils ne l’ont pas digéré. Ils ont encore besoin d’en parler, de l’exorciser. Chaque personnage y va de son petit bout de récit sur son expérience. Kedma est un film bavard, fait de juxtaposition de monologues qui n’ont pas même besoin de se répondre. L’important, c’est que les choses soient dites, qu’elles sortent enfin au grand jour. Cet ensemble de récit qui témoigne pour le film d’un passé trouble sert aussi à comprendre la venue de ces individus sur cette terre promise sur laquelle ils pourront entre eux reconstruire quelquechose, leur histoire à eux pas celle déterminée par les autres. Kedma ne pratique pourtant pas les grands discours. Amos Gitaï se concentre sur ses personnages, les cadre au plus près rejettant l’extérieur hors-champ, hors de ce nouveau monde. Chacun a sa propre histoire, son propre discours qui ne correspondent pas forcément à ceux des autres. Dans leurs pensées, Israël est encore ce lieu utopique sources de multiples fantasmes comme celui d’y créer une commune socialiste fondée sur le partage.

Pourtant très vite notre petit groupe va être confronté à une réalité bien difficile. Cette arrivée sur une terre promise est un véritable parcours du combattant. Ce hors-champ du monde se fait de plus en plus présent et menaçant. Le premier obstacle sera les officiers britanniques sensés empêcher ces arrivées clandestines. Ce premier obstacle passé, nos futurs israéliens se heurteront aux communautés arabes en exil, chassées des terres qu’ils occupaient tranquillement jusque là. Dans leur volonté irrépressible de s’approprier leur propre terre, le peuple juif ne se rend pas compte qu’il est entrain de se créer un ennemi redoutable qui au cours d’une longue harangue criée à l’armée secrète promet de se battre jusqu’au bout pour récupérer leur terre. Cette menace ne changera rien. Les immigrants à peine débarqués se voient donner des armes. Ils vont enfin pouvoir lutter, se battre pour leur sort. Et Amos Gitaï n’a pas son pareil pour filmer la guerre. Dans ce no man’s land sauvage loin de toute civilisation, ces hommes vont partir à l’assaut d’un petit village arabe. Lors de long plan séquences (tout le film est ainsi composé de plusieurs longs plans mis bout à bout), le réalisateur suit les individus sans jamais donner de contrechamps. Les balles fusent de partout mais on ne sait pas d’où elles viennent. On voit seulement le résultat quand un homme tombe à terre. Cette descente au coeur des combats est une nouvelle source d’aveuglements, de morts et de douleurs pour une partie de ces hommes. Toutefois, les choses ont changé. De manière surprenante, s’il fallait rapprocher un film de Kedma, ce serait sans aucun doute du Sobibor de Lanzmann. Le grand sujet du nouveau film de Gitaï est la réappropriation de la violence par les juifs au sortir de la première guerre mondiale. Sauf qu’ici le réalisateur va encore plus loin. Sans pathos, il permet aux israéliens de se réapproprier leur propre histoire.

par Boris Bastide
Article mis en ligne le 25 octobre 2004 (réédition)
Publication originale 22 mai 2002

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