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Entretien avec Frédéric Beigbeder

Un révolutionnaire dans l’impasse a surpris les lecteurs de Frédéric Beigbeder. Explications...


Vos autres ouvrages sont d’un registre et d’une tonalité relativement différents. Pourquoi ce tournant ?

Un cocktail de frustration, de colère, et de paternalisme de Michel Houellebecq. Celui-ci avait bien aimé l’Amour dure trois ans , et m’a dit un jour de dépasser ma nombrilisation maladive : "tu es en situation" ! Décrire, témoigner. Il faut croire qu’il est bon commercial puisque c’est le premier livre qui marche ! Michel a pourtant freiné involontairement cette évolution car je craignais au départ qu’un ouvrage de ce genre ne présente une filiation trop évidente.

Vous vous réclamez également d’un mélange subtil entre Ellis et Kundera...

Ce livre est documenté et offre simultanément un regard particulier sur le monde. La nouvelle génération d’écrivains post-naturaliste se meut entre fiction et pamphlet, frisant reportage et essai en faisant passer un message fort. Le roman moderne est un fourre-tout : journal intime, récit qui peut se transformer en invention, "un mensonge qui dit la vérité" à la Cocteau.

Comment résumeriez-vous ce témoignage engagé ?

Une réflexion sur la domination économique, sur l’argent comme fin et non comme moyen, un cercle sans fin qui s’auto-réalise. Les médias engendrent une véritable sclérose qui rend difficile une révolution. La pub n’est pas inoffensive et véhicule des images dangereuses, et une exclusion souvent raciste qui ne reflète pas la réalité multiculturelle du monde occidental.

On vous a reproché d’avoir "grossi le trait" et décrit un univers valable dasn les années 1970...

J’ai souhaité marquer les esprits via la satyre mais je ne me suis pas vraiment éloigné de la réalité ; sexe, drogue, voyage et fric sont des données réelles. L’épisode du "On a le sida !" s’est vraiment passé, j’ai repris cette anecdote qui prouve que seul le fric compte, que ce métier est d’une débilité hilarante et qu’on ne se pose pas les vraies questions...

Vous avez parfois la critique facile, qui se transforme en cliché, concernant par exemple la déshumanisation d’Internet, la commercialisation des fêtes etc. Etait-ce indispensable ?

J’ai simplement rassemblé des faits réels qui montrent l’emprise dramatique des marques sur notre vie. Le roman doit fait rire et montrer qu’on a une vie de con.

Jusqu’où peut-on aller dans l’assimilation Octave - Frédéric ?

Le récit est bien une autobiographie (encore ce nombril !) mais exagérée. Je ne prends pas de coke avant le café ! Je suis un espèce de révolutionnaire en retard ou en avance, qui vit la décadence de son siècle. Nous sommes ridicules. La fiction me permet de vivre mieux cette vie si monotone (un peu moins depuis la promo du livre !) qu’elle en devient tragique.

Mais votre livre est aussi une tragédie : existe-t-il une issue possible ?

Non. Les cinq personnages vivent une fuite en avant et n’ont d’autre issue que le suicide ou l’enfermement. Aujourd’hui il n’existe pas beaucoup de solutions autre que la mort ou la réclusion, le refus du monde à la Rimbaud n’est plus possible, on n’est tranquille nulle part ! Ghost Island est un pseudo-paradis accessible, où l’ont finit par s’ennuyer sans ces divertissements pascaliens qui délivrent de la peur de la mort. L’île est une image véhiculée par la pub, et ce livre dénonce l’utopie et ces béatitudes. Le bonheur donne la gueule de bois.

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La femme et le couple non plus ne sont pas la solution... Dans votre roman il est impossible de trouver une femme qui ne soit pas une prostituée et le couple idéal est un couple à trois !

J’ai honte ! La femme représente surtout le monde, à commencer par moi qui suis la première pute de ce livre. Ce livre traite en fait de la prostitution. L’amour ne peut être une raison d’espérer, le couple ne dure que 3 ans ( !) et aurait dû être réinventé, l’amour à plusieurs peut être. Je rejoins Houellebecq dans ce sens : le monde est hédonisme et séduction, et la fidélité à vie...

Et ce passage sur les maisons closes : "le faux est un moment du vrai" traduit votre pensée ?

Le métier de publicitaire rend dingue car on veut séduire tout le temps, et cela finit par déteindre sur la vie privée. Octave en devient impuissant et incapable d’aimer, pessimiste, peureux, préférant ne plus séduire (mentir) et aller voir les prostituées.

Que signifie le thème du double, présent dans la fuite imaginaire d’Octave, dans la pirogue à la Gauguin, dans les toilettes de chez Danone ou encore dans les apparitions du SDF ?

Le double est une autre forme de fuite. Elle permet d’éviter la culpabilité. Chacun porte une forme de culpabilité qui reste au final impunie. Le crime paie toujours d’une certaine manière : Charlie s’enfuit en mourant et Octave finit en prison dans une contemplation quasi religieuse. Il s’agit aussi du pouvoir de choisir une autre vie plus intéressante. Parallèlement, le double dénonce le clone et l’uniformisation des modes de vie.

Ecrire ce livre, n’est-ce pas précisément être ce que vous dénoncez ? Servir aux gens un discours qu’ils attendent, prêt à la consommation...

J’ai écrit afin d’exprimer quelque chose de profond en moi. Si ma chance a été de coller à l’actualité du désir des gens, tant mieux, mais je ne l’ai pas recherché. La sortie du livre a mis en exergue une haine collective. Ses répercussions médiatiques sont la preuve qu’on peut utiliser les armes de la pub contre elle, et même que sans elle la critique ne peut aboutir. Ce livre est un produit et anti-produit, un vers dans le fruit qui pourrit le fruit dont il se nourrit.

Dénonciation de la scène médiatique... dont vous êtes encore un acteur de taille.

On n’échappe jamais entièrement à l’emprisonnement.

Comment envisagez-vous votre avenir en tant qu’écrivain ?

J’ai suffisamment créé d’impasses à travers la critique, il est peut être temps de chercher des issues grâce à l’écriture. Mais je pense pour l’instant à un petit recueil de nouvelles. J’aime bien leurs dimensions, adaptées à nos modes de vies effrénés... et en plus je suis paresseux.

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Caricaturé par Philippe de Kemmeter

par Jessica L. Nelson
Article mis en ligne le 20 septembre 2004 (réédition)
Publication originale 25 mars 2002

A propos de F. Beigbeder, vous pouvez lire notre article sur 99f (désormais 14,99 euros).

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