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L’énigme de l’Atlantide

Île-continent aux rivages flous, l’Atlantide, évoquée par Platon, est un terreau fertile pour l’imaginaire des auteurs. De Tolkien à Pratt, les grands noms de démiurges d’univers chamarrés se sont aventurés sur les plaines aqueuses de ce mythe. Edgar P. Jacobs, de retour des pyramides d’Egypte, en passant par les docks de Londres, accoste à son tour sur ces plages...


Le professeur Mortimer, esprit curieux, fait une fois de plus appel à son ami Blake pour partager ses découvertes. Il s’agit cette fois-ci, ni plus, ni moins, que du légendaire métal des Atlantes, l’orichalque, dont il a déniché un gisement à fleur de lac souterrain. Jamais bien loin, Olrik, l’ennemi de toujours du duo britannique, de s’inviter à la partie, et de provoquer la plongée de l’intrigue dans un univers de mystères et de fresques colorées...

L’énigme de l’Atlantide : une narration maîtrisée de bout en bout par Edgar P. Jacobs

(JPEG)Le principe développé dans Le mystère de la Grande Pyramide revient dans L’énigme de l’Atlantide. Il s’agit de nouveau d’ouvrir une parenthèse onirique au sein d’un des grands mythes du patrimoine culturel occidental. Cependant, la mise en oeuvre est en l’occurence différente. Tout d’abord, parce que le format de L’énigme de l’Atlantide est deux fois moins épais que celui du mystère de la Grande Pyramide. Et ensuite, parce que l’immersion est, ici, totale et sans retenue, là où Le mystère de la Grande Pyramide entretient un jeu de magie suggérée, et ne se décide à se confronter au coeur merveilleux de l’intrigue que lors d’un apex somptueux ; dans la chambre d’Horus.

Ces deux différences impliquent plusieurs aménagements dans la manière de narrer. Il faut aller rapidement au coeur du sujet, donc les circonvolutions et affrontements avec la clique d’Olrik sont limités à leur portion congrue. D’ailleurs, Olrik n’est jamais véritablement en position de rivalité avec les héros. Il accompagne la progression de Blake et de Mortimer plus qu’il ne cherche à les doubler. Alors qu’il était un facteur de retardement du dénouement dans Le mystère de la Grande Pyramide, Olrik devient l’instrument qui accélère la plongée des héros au coeur du présent mystère. Cependant, il retrouve ses anciens atours du Secret de l’Espadon, puisqu’il conseille le seigneur Tlalac afin de lui permettre de faire tomber l’Atlantide. On remarque que le schéma d’une civilisation belliqueuse aux portes du monde civilisé, et qui n’attend que l’occasion de l’envahir, est reconduit. En effet, déjà dans Le Secret de l’Espadon, on pouvait observer que Basam Damdu, le tyran jaune constituait aux portes de l’Occident une menace barbare.

(JPEG)Edgar P. Jacobs est, en outre, friand du principe du déguisement, ou des deus ex machina diversement introduits. Ici, la relative brièveté de l’espace dessiné (un seul album couleur de 64 pages) le contraint à en user à répétition. Olrik se déguise en paysan guide de montagne, puis les héros vont se déguiser en prêtres barbares, après s’être plusieurs fois dissimulés afin de ménager des retournement inattendus : dans le palais barbare, dans la tour du gong, et enfin dans le palais du basileus, à la fin du drame. On remarque aussi que le rôle des espions et des traîtres est capital, puisqu’il précipite la chute de l’Atlantide, ou encore provoque plusieurs rebondissements au coeur du palais. Les ficelles sont parfois épaisses (Blake, fait prisonnier qui se trouve placé exactement au bon endroit pour sortir ses amis d’un mauvais pas), mais elles permettent à la narration de maintenir un rythme soutenu dans l’exploration du monde multiformes qui occupe les cavernes sous-marines de l’Atlantide.

Car plus qu’une parenthèse onirique, L’énigme de l’Atlantide est une exploration. Le souci de présenter des plans larges de Poséïdopolis, ou encore d’expliciter le pourquoi de cet aménagement n’est pas sans rappeler la présentation de la base de l’Espadon. On retrouve d’ailleurs, du détroit d’Ormuz aux souterrains atlantes la récurrence d’un milieu hostile aménagé par l’homme, immédiatement menacé par la proximité d’une nature dangereuse. Celle-ci se manifestait par les fonds sous-marins peuplés de krakens, ou encore les insectes monstrueux nichés sous l’arche dans Le Secret de l’Espadon, et ici, par la présence de la mer intérieure sujette aux tempêtes, de la forêt carnivore, ou encore de l’océan prèt à tout submerger si le barrage lâche. Le thème cher à l’auteur, du génie humain guidé par le progrès, qui aménage le monde pour y vivre, mais qui demeure toujours sous la menace de la révolte de la nature se trouve donc de nouveau exploré.

Edgar P. Jacobs s’y est fait plaisir à développer dans l’Atlantide un monde riche, une civilisation fantastique, et un milieu pour le moins curieux. Et c’est d’ailleurs dans ce décor aux teintes variées, mais toujours belles, qu’il convient de s’aventurer. La narration n’offre pas de véritable originalité, et ne fait qu’emprunter de nouveaux des chemins que les premiers tomes de la série avaient balisés.

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L’Atlantide, terre de civilisations et d’influences

Jacobs, féru d’histoire, utilise l’Atlantide comme scène où planter les décors de civilisations qui fascinnent. Au premier plan, la minoenne de la Crète des âges anciens qui survécut jusqu’à la chute des palais, sans doute consécutive au cataclysme de Santorin. Une version du mythe de l’Atlantide veut que l’île eut été en fait la Crète du roi Minos, qui gouvernait toute la Méditerranée orientale [1], sa submersion aurait résulté de l’explosion de Santorin, qui aurait provoqué un raz-de-marée emportant les splendides palais. Cependant, la plupart des versions de la submersion de l’Atlantide situent celui-ci au-delà des colonnes d’Hercule, comme l’a dit Platon, et donc sous l’archipel des Asçores, choix retenu par Jacobs.

(JPEG)Mais si le site retenu n’est pas la Crète, l’esthétique atlante est inspirée de l’île de Minos. Cela se manifeste tout d’abord par les titres que portent les militaires et dignitaires, tous à consonnance grecque. Le royaume atlante est d’ailleurs gouverné par un basileus, terme qui désigne les rois en grec ancien [2]. Cette esthétique se poursuit avec des fresques murales, où on peut apercevoir un taureau, et dont le style est directement inspiré de celles exumées par Evans du site de Cnossos. Quant aux costumes, ou encore à la piscine où se baignent les héros, ils sont antiquisants au possible. Il convient également de considérer que la capitale atlante se nomme Poséïdopolis, du nom de Poséidon, par qui Minos était réputé avoir été élu pour régner sur la Crète.

A l’esthétique crétoise, Jacbos mélange ce qui fait la particularité de l’Atlantide mythique : une cvilisation qui était très en avance sur tout le reste du monde. Aussi, les Atlantes de L’éngime sont une civilisation qui, malgré les cataclysmes, conserve plusieurs degrés de technologie de marge sur le reste de la planète. Graphiquement, Jacobs rend cette impression par des décors futuristes : trains magnétiques, aéroglisseurs arachnéens, ou encore des combinaions de textiles moulants et des pistolets à rayons. La rencontre de l’esthétique minoenne et de ces apparences engendre un univers à nul autre pareil, foisonnant et familier à la fois.

A l’esthétique de la Crète, il faut en ajouter une autre : celle qui orne les barbares qui dorment aux portes de l’Atlantide. Leurs costumes, leur temple, ou encore leurs statues ne sont pas sans rappeler une autre bande-dessinée, à la conception de laquelle Jacobs collabora : le Temple du soleil. Des Incas aux barbares, on retrouve les mêmes armes et styles de costumes. Leur intrusion est d’ailleurs légitimée par un autre mythe d’une île engloutie, exploité également par Hugo Pratt [3], ou d’autres oeuvres plus modernes [4]. Cette Atlantide du Pacifique invite donc, fort logiquement, ces substituts d’Incas, à participer au grand carnaval des civilisations hautes en couleur organisé dans les cavernes atlantiques.

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Au delà des décors, et des mélanges esthétiques, les Atlantes de Jacobs portent en eux un mythe original. Cette civilisation, présentée comme raffinée, vivant en harmonie grâce à d’importants progrès, s’affirme comme un idéal. Alors que le récit de Platon imputait la submersion de l’Atlantide à l’impiété de ses habitants, celui de Jacobs voit la nouvelle submersion provoquée par la folie destructrice des hommes, et de vaines luttes de pouvoir. Le message d’une foi toute puissante dans le progrès de la science, et dans les bienfaits d’un gouvernement aristocratique et conservateur, transpirent au travers de l’économie du récit. La civilisation des Atlantes de Jacobs est une nouvelle utopie, celle du triomphe du progrès de la science et de la mesure des hommes ; reflet de l’optimise occidental. Et sa chute est le récit de la crainte qui taraude Jacobs : la convoitise que les hommes ont du pouvoir, qui les pousse à comploter, et finalement à tout détruire sans bénéfice pour personne. Cependant, la fable de Jacobs, contrairement à celle de Platon, se termine bien, et consacre le triomphe de la science et des esprits ingénieux sur les belliqueux désirs de conquêtes.

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 10 mars 2005 (réédition)
Publication originale 16 septembre 2004

[1] à cette époque Athènes paye un tribut à Cnossos, ce qui rappelle le mythe de Thésée, envoyé avec treize autre jeunes Athéniens pour être offert en pâture au minotaure

[2] le basileus est en fait un terme qui désigne tout à la fois le chef de guerre, et celui qui prend part au conseil, et sert à désigner, dans l’Iliade, les chefs des armées achéennes.

[3] Corto Maltese, de Hugo Pratt, aux éditions Casterman

[4] Les mystérieuses cités d’or font justement allusion à la civilisation perdue de


 Auteur : Edgar P. Jacobs
 Editeur : Editions Blake et Mortimer (Le Lombard)
 Bande dessinée en couleur de 64 planches
 Paru en 1957

 Genre : Bande-dessinée d’aventures
 Style : Ligne claire

L’énigme de l’Atlantide est le 4e chapitre des aventures de Blake et Mortimer, et le 7e album de la série.

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